X

Son train d’atterrissage sorti, l’Oiseau de Feu s’était posé sur une plage, à mi-chemin de la mer et d’une jungle touffue, aux hautes futaies, aux sous-bois impénétrables aux regards.

Les quatre passagers mirent pied à terre et Bill inspecta avec attention les alentours, pour conclure :

— Le comité de réception semble briller par son absence.

Et Morane enchaîna, en se tournant vers Tchen :

— À moins que ces îles ne soient pas aussi habitées que vous le supposiez.

Depuis qu’ils s’étaient posés, Tchen regardait avec inquiétude en direction de la jungle, comme s’il s’attendait à tout moment à voir surgir un ennemi.

— J’aimerais néanmoins ne pas trop m’attarder ici, dit-il. Ce calme ne me dit rien qui vaille. Plus vite nous serons partis, mieux cela vaudra.

— Rassurez-vous, répondit Morane. Bill va jeter sans retard un coup d’œil aux réacteurs.

Déjà, l’Écossais avait déverrouillé le capot situé à l’arrière du cockpit. Au bout d’un moment, il cria :

— Je crois avoir trouvé !

Bob, Tchen et Kiou s’approchèrent.

— C’est un joint, expliqua Ballantine. Il a dû sauter quand, pour échapper au calmar, le commandant a poussé les réacteurs à fond.

— Croyez-vous pouvoir réparer rapidement ? demanda Tchen.

— Je le pense, mais il me faudrait de l’eau douce pour refroidir les tuyères intérieures qui, elles, ne peuvent être touchées par l’eau de mer. En attendant qu’on en trouve, je vais préparer le nouveau joint qui n’aura plus ensuite qu’à être placé.

— Avant que nous nous posions, fit Tchen, en pointant le doigt dans une direction précise, j’ai cru apercevoir un étang, là-bas, entre les arbres. Si c’est de l’eau douce, reste à savoir comment nous pourrions en apporter suffisamment jusqu’ici.

— Il y a de grandes outres en plastique dans la soute de l’appareil, dit Morane. Elles pourront servir.

— Eh bien ! décida Tchen, vous irez chercher cette eau douce en compagnie de Kiou, qui vous aidera et vous surveillera à la fois.

Quelques minutes plus tard, une outre en plastique jetée sur l’épaule, Morane se dirigeait vers la ligne des arbres. Kiou le suivait à quelques pas de distance, portant une outre lui aussi et braquant un automatique.

Il fallut environ quinze minutes de marche aux deux hommes pour atteindre une étroite clairière au centre de laquelle brillait une nappe d’eau cernée de partout par les plantes aquatiques.

— Tchen ne se trompait pas, remarqua Kiou, voilà l’étang dont il a parlé.

— Reste à savoir si c’est bien de l’eau douce, fit Morane.

Ils s’engagèrent entre les plantes. Bob se baissa, prit un peu de liquide au creux de la main et goûta.

— C’est de l’eau douce, conclut-il. Emplissons nos outres en vitesse. Ce silence ne me dit rien qui vaille…

Mais, comme ils étaient absorbés par cette besogne de remplissage, Bob eut soudain la sensation d’être épié, et ce n’était pas par Kiou : son vieil instinct de coureur d’aventures ne pouvait le tromper. Il se redressa et regarda vers la forêt, d’où une vingtaine de petits hommes noirs et nus avaient jailli, armés de lances, de sagaies et de massues. Au cou, ils portaient des colliers de grosse verroterie et des esquilles d’os traversaient leurs narines et les lobes de leurs oreilles.

— Attention ! hurla Morane à l’adresse de Kiou. Les…

Il ne put en dire davantage. Frappé à la base du crâne, il s’écroula parmi les herbes, tandis que Kiou, lâchant son outre à demi pleine, ouvrait le feu sur les assaillants. Deux d’entre eux s’écroulèrent et les autres, rendus prudents par cette soudaine réaction du Chinois, reculèrent. Profitant de cet instant de répit, Kiou se mit à courir, n’ayant plus qu’une idée : rejoindre au plus tôt l’Oiseau de Feu. À plusieurs reprises, tout en galopant, il fit feu dans la direction des Négritos lancés à sa poursuite et, chaque fois un homme tombait, tué ou blessé, tandis que les autres s’arrêtaient pour ne pas être atteints à leur tour.

Ces circonstances permirent à Kiou d’atteindre la plage sans avoir été rejoint. Il se mit alors, à galoper de plus belle en direction de l’Oiseau de Feu en hurlant :

— Les Négritos !… Les Négritos !…

Quand il atteignit l’appareil, Tchen avait déjà plongé dans le cockpit dont il émergea, tenant une mitraillette.

— Que s’est-il passé ? interrogea-t-il.

— Les Négritos nous ont attaqués ! expliqua Kiou en haletant. Le commandant Morane a été abattu d’un coup de massue et…

Kiou s’interrompit et, montrant la ligne des arbres, hurla :

— Les voilà !… Ils arrivent.

Déployés en une longue ligne, les Négritos se précipitaient en effet en direction de l’Oiseau de Feu, attendant assurément d’être à bonne portée pour lancer leurs sagaies.

— Je vais leur donner une leçon de prudence, fit Tchen avec un mauvais sourire.

Il braqua sa mitraillette et se mit à arroser les assaillants. Plusieurs d’entre eux s’écroulèrent, tandis que les autres s’arrêtaient pour, ensuite, tourner les talons et gagner prudemment le couvert des arbres.

— Je ne crois pas qu’ils reviennent de sitôt, dit Tchen. Cette leçon leur aura suffi.

— Il nous faut aller à la recherche du commandant, dit Bill.

— Ce serait de la folie ! protesta Kiou. D’ailleurs, je vous ai dit l’avoir vu abattu sous mes yeux d’un coup de massue. Sans doute est-il mort…

— Le commandant a la tête dure, fit l’Écossais. D’ailleurs, qu’il soit mort ou non, je dois partir à sa recherche.

Tchen avait braqué sa mitraillette sur Bill. Il jeta d’une voix dure :

— Vous allez demeurer ici, monsieur Ballantine. Si le commandant Morane est mort, vous nous devenez trop précieux pour que je vous laisse risquer votre vie. Qui, en effet, à part vous, pourrait encore piloter l’Oiseau de Feu et nous ramener sains et saufs à la base ? Vous allez effectuer la réparation en employant de l’eau de mer, s’il le faut, pour refroidir les tuyères.

— De l’eau de mer ! sursauta le géant. Mais la corrosion ?

— Nous n’avons pas le choix, trancha Tchen. De retour à la base, vous pourrez nettoyer les tuyères. Pour le moment, une seule chose compte : filer d’ici au plus vite… Mettez-vous au travail immédiatement !

 

***

 

Comme l’avait dit Bill Ballantine, Morane avait la tête dure. La fraîcheur de l’eau aidant, il n’avait pas tardé à reprendre ses esprits. Il s’était redressé pour, aussitôt, apercevoir les Négritos, au nombre d’une trentaine maintenant, qui l’entouraient, dardant vers lui les fers de leurs sagaies.

« Selon toute évidence, songea le Français, ils sont prêts à me changer en pelote d’épingles au moindre geste hostile de ma part. Je suppose également qu’il serait inutile de parlementer. Autant vouloir nouer la conversation avec ces gens-là qu’avec des insectes venus de Betelgeuse… Est-ce qu’ils ont eu Kiou également ? »

Il eut beau regarder autour de lui : nulle part, il n’aperçut le corps du Chinois.

« Peut-être aura-t-il réussi à regagner l’Oiseau de Feu, pensa-t-il encore. Dans ce cas, Bill viendra à mon secours… si cette vermine de Tchen est d’accord, bien entendu… »

Le chef des indigènes qui, un peu plus grand que ses congénères, se distinguait en outre par une coiffure faite de plumes de paradisiers, le chef des Négritos donc jeta un ordre, et on lia Morane par les pieds et les mains à un long bâton, un peu à la façon d’un gibier abattu. Deux Négritos le chargèrent sur leurs épaules et toute la troupe se mit en marche vers le centre de l’île.

On progressa ainsi pendant une demi-heure environ et Bob, en dépit de la précarité de sa situation, ne pouvait que songer à l’étrangeté du sort qui s’acharnait sur lui. Une heure plus tôt à peine, il se trouvait aux commandes d’un des derniers-nés de la technique moderne la plus avancée, l’Oiseau de Feu, et voilà qu’à présent il était aux mains d’hommes ayant à peine dépassé l’âge de la pierre.

Bientôt, on devait atteindre une rivière qui serpentait à travers les collines formant le centre de l’île. Toute la troupe prit place dans plusieurs pirogues qui, sous l’impulsion des pagaies, se mirent à remonter le courant.

Au loin, un long hurlement retentit, quelque chose comme le bruit qu’aurait fait une énorme plaque de métal en se déchirant. Un bruit que Bob reconnut aussitôt ; un bruit de réacteurs.

« L’Oiseau de Feu ! pensa-t-il. Ils doivent me croire mort et partent sans moi. Sans doute Tchen et Kiou ont-ils dû obliger Bill, car il aurait préféré risquer lui aussi la mort plutôt que m’abandonner… Va falloir se débrouiller tout seul à présent… »

Un peu plus tard, un autre bruit, venu de derrière une colline proche, devait retenir son attention : un martèlement lourd qu’il identifia aussitôt.

« Les tam-tams !… On doit approcher du village… »

Un quart d’heure plus tard en effet, alors que la nuit tombait rapidement, on parvint à destination. Au bord de la rivière, au centre d’un large espace débroussaillé, une demi-douzaine de grandes cases s’élevaient sur des pilotis.

À la lueur des feux qui venaient d’être allumés, des femmes s’affairaient, sans doute aux préparatifs d’une grande fête destinée à célébrer la capture du Français. Celui-ci fut détaché et contraint de grimper par une échelle jusqu’à la plate-forme d’une des cases, à l’intérieur de laquelle il fut ensuite poussé. Il n’y faisait pas très clair mais, grâce aux reflets des feux, Bob put distinguer les silhouettes de grandes statues peintes, ce qui lui fît supposer qu’il se trouvait dans la hutte aux fétiches.

Au fond, une grande case de bambou se dressait, appuyée à la paroi. Elle fut ouverte et le prisonnier fut contraint d’y entrer. Ensuite, la porte fut refermée et les Négritos se retirèrent.

C’est alors que, derrière lui, Morane entendit une voix qui disait :

— Tiens, tiens, de la compagnie… Je commençais à me sentir seul et, tout compte fait, si je dois périr de la main de ces sauvages, dévoré peut-être même, je préfère l’être en compagnie d’un gentleman… Car j’espère que vous êtes un gentleman.

Ses yeux s’habituant à la semi-obscurité, Morane se rendit compte qu’il n’était pas seul dans la case. L’inconnu le dépassait presque de la tête et on ne pourrait mieux le décrire qu’en imaginant cinq troncs d’arbres, un énorme pour le corps et quatre autres, moins épais, figurant les membres. Du visage, large comme le front d’un buffle, on ne distinguait presque rien à cause d’une chevelure et d’une barbe hirsute, noires toutes deux comme la nuit. Pour tout vêtement, un vieux gilet de marin et un pantalon de toile, mais en loques.

L’homme avait éclaté de rire, découvrant des dents de bête carnassière, qui brillèrent dans la pénombre.

— Deux gentlemen, rauqua-t-il. Deux gentlemen dans une cage, comme des orangs-outans destinés au zoo.

— Orang-outan vous-même ! fit Morane avec impatience. Et puis, cessez de vous tirebouchonner, mon vieux. Notre situation n’a rien de bien réjouissant.

— Vous avez raison, fit l’autre en se calmant, mais mon rire était nerveux. Voilà près d’un mois – ou plus, je ne sais exactement – que je suis enfermé dans cette maudite cage, à attendre je ne sais quoi – ou plutôt je le sais trop bien – et mes nerfs commencent à flancher.

Il tendit la main à Morane, qui eut l’impression de serrer une pelle de bulldozer, et il continua :

— Peut-être serait-il temps de faire les présentations. Mon nom est Blackie Melrose, mécanicien à bord du pétrolier Waikiki. Celui-ci a fait naufrage dans les parages. J’ai réussi à atteindre cette île à la nage, pour être aussitôt capturé par ces Négritos du diable.

— Je me nomme Bob Morane, commença le Français, et…

— Bob Morane ! coupa l’autre. Seriez-vous ce commandant Morane qui fait tant parler de lui, ce casseur d’assiettes qui…

— Pas seulement casseur d’assiettes, mon vieux Blackie, et si vous y tenez, je vais vous le prouver, tout grand et lourd que vous êtes.

— Là, là, fit Melrose, ce que j’en disais c’était pour causer, sans penser à mal. Donc, vous êtes le fameux commandant Morane ?

— En chair et en os, si cela peut vous faire plaisir, et bien que je préférerais être ailleurs… Mais je suppose qu’il serait juste que je vous dise, moi aussi, comment j’ai échoué ici.

— Juste, en effet, approuva le mécanicien du Waikiki.

— Eh bien ! je vais vous raconter mon histoire, et je vous interdis de la mettre en doute, ou je vous fais bouffer votre barbe.

 

L'Oiseau de Feu
titlepage.xhtml
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-098]L'Oiseau de Feu(1969).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html